Torchon

Mélanger les torchons et les serviettes

Le tatouage, décor ou des-corps ?

Décryptage. Selon un sondage de l’IFOP réalisé en 2016, 14 % des Français sont tatoués, dont 26 % chez les 12-24 ans. Le tatouage connaît aujourd’hui un glissement d’une pratique ancestrale ritualisée à un épiphénomène marginal et stigmatisant, jusqu’à sa version moderne, comme phénomène de mode démocratisé et valorisé.

Un tel regain d’effervescence est un indice, à l’ère moderne, d’une crise de nos sociétés néolibérales occidentales. L’époque actuelle l’hyper-modernité nourrit le culte de l’individualisme, malgré une promesse de collectivisme. Loin d’être un simple gribouillage corporel, le tatouage est un outil de bricolage identitaire face à une époque post-libérale.

L’industrie du design corporel, produit du modernisme ?

Le tatouage est la preuve qu’il est possible de faire du neuf avec de l’ancien, malgré le mode de civilisation moderne, caractérisé par sa révulsion à l’encontre de la tradition. Il est loin d’être un phénomène moderne, contrairement à l’imaginaire collectif. Il s’agit bel et bien d’un savoir-faire ancestral dont la naissance remonte à la préhistoire. À l’origine considéré comme une pratique artistique synonyme d’identité chez les Celtes, les Japonais, les Égyptiens, ou encore les Polynésiens, le tatouage se transforme en pratique marginale au XVIIe siècle, employée par les marins, les prisonniers ou encore les prostituées. Aujourd’hui, il est pourtant en phase de massification, voire de démocratisation.

La crise du modèle néolibéral occidental est endémique. L’entrée dans un monde post-moderne est marquée par un épuisement de la nouveauté et un retour à l’ancien. Le monde, supposément collectiviste, est marqué par l’expansion inévitable de l’individualisme moderne. Il est gavé par le néo-libéralisme lui-même, et débouche sur un déchirement, si ce n’est une désintégration du tissu social. La fragmentation des existences aboutit à une perte du vivre-ensemble et à un effacement des solidarités.

L’hyper-individualisme n’est toutefois pas une garantie de la construction de l’individualité. L’idée du corps comme frontière au monde débouche sur une dépossession corporelle, et donc sur une exclusion de l’autre. La crise de sens mène tout droit à la perte du collectivisme. La perte de sens corporel est engendrée par l’image d’un corps comme force de production et objet de consommation, afin de nourrir le modèle néo-libéral. Le corps n’est modulable qu’au gré des tendances, elles-mêmes alimentées par le néo-libéralisme. L’effet de mode offre un faux-semblant d’excentricité, et mène pourtant tout droit au conformisme. Le corps est envisagé comme un simple matériau de l’individu, une prothèse, marquée d’une atteinte cicatricielle, pour esthétiser sa relation au monde. Le tatouage est un accessoire de beauté, une énième parure décorative. Il s’agit d’une forme de mise en scène et en spectacle de soi, accompagnée d’une volonté de sur-signifier son corps, ainsi que son identité. L’objectif est d’atteindre la différenciation sociale, mais celle-ci n’est que factice, et demeure profondément conformiste.

Le body art, faire peau neuve !

Le tatouage incarne un antidote aux dérives du néo-libéralisme. Il est un exutoire aux angoisses d’aliénation sociale. Bien loin d’être une simple industrie, le tatouage est un art. Le body art contourne l’effritement du monde à l’ère moderne. L’écriture de soi est une forme artistique, un moyen d’artialiser son corps, celui-ci est pensé comme une toile, un support d’expression.

Le tatouage reconduit l’homme à l’unité face au règne de l’apparence. Il s’agit de faire face à l’empire des tendances à travers un choix identitaire. Il aide à l’ancrage physique de la subjectivité grâce à un récit corporel. Le sujet n’est plus séparé du corps, il devient un texte vivant. Le tatouage est un outil de différenciation individuelle pour les individus en quête perpétuelle de sens. Le corps apparaît comme un porte-parole de l’image de soi, grâce à une affirmation du sentiment de soi. Il s’agit d’une manière symbolique de reprendre possession de son corps, de fabriquer un soi. Malgré sa banalisation, il demeure un geste subversif, et incarne une arme pour résister à l’homogénéisation normative.

Le tatouage est une réparation symbolique du moi. Il aide à la réhabilitation du collectivisme. Il est un levier pour transformer l’intime, mais également la dimension sociale de soi. Le corps ne se réduit plus seulement à une barrière, mais également à une inclusion de l’autre. Il permet le façonnement de l’identité individuelle, mais également de l’identité collective. L’inscription sur le corps de références culturelles est un levier de construction personnelle, de réaffirmation du corps et de redéfinition du lien social. La singularité devient possible, puisque le tatouage garantit l’intégration au sein d’une communauté humaine. Le corps est un miroir de soi, et bien plus qu’une simple frontière au monde, le tatouage est un pont vers l’autre.

Le tatouage, entre profondeur et surface de l’individu, se confine à la frontière entre l’indélébile et l’éphémère.

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